Just Like HipHop - Interview
   
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Olivier Cachin
Pour la génération Rapline   2009-01-21

Figure incontournable du paysage médiatique rap, Olivier Cachin a donné naissance à une génération … « La génération rapline ». Pionnier éternel, malgré lui et par défaut faute de successeurs, Olivier Cachin a marqué les imaginaires. Même son look d’abord apparu comme démodé est devenu indémodable. Aujourd’hui la génération rapline entretient un rapport affectif fort avec ce grand-frère défricheur, sûrement le poids de la nostalgie et de ces soirées passées à revisionner entre potes les cassettes VHS.
O. raconte-nous …

Quel était ton premier coup de cœur musical ?

Jacques Dutronc « Il est cinq heure », de mémoire ça doit être un des premiers 45t que j’ai acheté, à la Fnac Etoile, ça coûtait 6 ou 7 francs à l’époque. Après le premier mouvement que j’ai vraiment suivi à fond quand j’avais 14 ou 15 ans c’était le punk en 77 et très vite la new-wave avec Joy Division, Soft Cell, le coté très anglais décadent. La musique noire américaine j’y arrive vers le début des 80’s grâce à Philippe Manœuvre et l’émission Sex Machine. J’ai pêté un câble sur le clip de Rick James « Give It To Me baby » et « Atomic Dog » de Clinton. Et après le rap j’y suis venu par le morceau « The Message » en 82. J’ai toujours aimé la musique pour ce qu’elle raconte et cette façon de mettre en scène les paroles, de raconter des histoires était nouvelle et ça m’a traumatisé.

Comment es-tu arrivé dans le monde de la presse ?

En 1984-85, mes premiers articles sont d’abord dans des petites revues et en 1985 j’arrive au Matin de Paris, ma première interview c’est Little Richard à Londres. Je n’ai jamais fait d’école de journalisme, j’y suis arrivé par une série d’accidents heureux. Je me disais que ce serait sympa de travailler dans le monde de la musique, sans savoir dans quelle branche et je n’ai jamais eu l’envie d’être musicien. Dans une conférence de presse où je me trouvais pour le petit fanzine où je bossais j’ai rencontré un mec qui écrivait dans le Matin de Paris, il me conseille d’aller voir François Gorin qui s’occupe de la culture parce qu’on n’a personne pour parler de ces musiques là. Je lui ai d’abord proposé cette interview de Little Richard, après j’ai fait des piges régulièrement et quand François Gorin est parti parce qu’il écrivait un roman, je suis devenu salarié du Matin de Paris pendant deux ans, jusqu’à la fin du titre. Vers la fin l’Affiche se montait donc j’ai enchaîné là-bas et je suis devenu rédac’chef. Je n’ai jamais eu de plan quinquennal, tout s’est déroulé naturellement pour moi.

Tu lisais la presse musicale à l’époque ?

Je lisais Echoes quand j’habitais en Angleterre, j’ai vécu un an là-bas en 1984, c’était l’hedbo musical black anglais.

Tu n’étais pas à L’Affiche dès le lancement ?

Je suis arrivé au numéro un mais ce n’est pas moi qui l’ai créé. En fait si ça s’appelait l’Affiche c’est parce qu’aux débuts l’idée c’était que c’était un magazine gratuit où il ne devait y avoir que de la pub, c’était un transfert de l’affichage sauvage qui venait d’être interdit sur Paris, et on distribuait le mag sur les lieux de concerts. On avait une page théâtre, une page musique, une page cinéma etc. Moi j’avais fait quelques articles dans les premiers numéros et à un moment je lui ai dit que ce serait plus sympa de faire un vrai magazine. Je suis devenu rédac’chef vers le sixième numéro et on a vite switché vers un mag tout musique et plutôt musiques noires, musiques urbaines parce que ça n’existait pas dans la presse. Mais il faut savoir qu’à l’époque où les mecs de la pub n’y croyaient pas, il n’y avait pas encore de rap Français, quelques disques étaient sortis comme Dee Nasty ou Jhonygo mais ça ne représentait rien, il n’y avait pas de marché. Ca commence un an et demi avant la sortie de Rapattitude.

Aux débuts c’était très ouvert musicalement, le public hip-hop était plus curieux à l’époque ?

Non, il n’y avait pas de public hip-hop, il y avait juste une petite scène extrêmement réduite juste sur Paris et sa banlieue. Ce n’était pas intégré au monde de la musique, c’était presque une petite secte de mecs qui trippaient et qui se reconnaissaient dans la rue en voyant la façon dont ils laçaient leurs chaussures. Mais quelque soit la musique qu’on peut écouter il y a toujours des racines et d’autres musiques autour. J’ai toujours trouvé que le rap était une façon idéale de parler de reggae, de musique électronique, de Kraftwerk, de soul, de jazz… C’est tellement lié à tant d’autres musiques que j’ai jamais eu à verser dans le côté hip-hop 100% à fond, à part dans Radikal parce que je suis arrivé dans un titre qui existait déjà, mais c’est pour ça qu’on avait comme slogan le magazine des autres musiques. C’était la formule pour dire que certes on parle de rap et 80% des couv’ sont rap mais pas seulement. Ce n’est pas juste la Chapelle.

Comment en es-tu arrivé à présenter Rapline ?

Le hasard ! J’avais déjà fait quelques sujets pour une émission qui s’appelait « Avec ou sans rock » sur M6, et il était question pour l’été de faire une émission autour de ce nouveau truc. A l’époque dans Boulevard des clips ils avaient des soirées thématique et les vendredis c’était les clips rap, avec les clips de Eazy E, Public Enemy, NWA et comme ça marchait ils ont dit « faisons une émission sur cette musique de jeunes qui durera six mois ». Aux débuts ils voulaient trouver une nana mignonne avec une casquette pour présenter le truc, et moi comme j’étais déjà là bas je leur ai proposé de faire un truc bien avec des reportages etc. Aux débuts leur idée c’était juste de faire des sélections de clips avec des lancements. Ils avaient une machine qui s’appelle la bétacart, c’est une machine où tu mets tes quinze cassettes avec ton générique, tes clips et tes plateaux et ça partait tout seul, sans monteur ni rien. Donc pour rendre le truc un peu intéressant j’ai proposé l’idée de sous titrer les clips pour savoir un peu de quoi parlent les morceaux. A l’époque le rap américain avait un peu de contenu.

Mon meilleur plan pour les clips Américains c’était WEA parce que même si ils ne distribuaient pas en France les disques de rap que WEA sortait aux USA, ils recevaient via leur filiale Suisse par faisceau sur cassette ¾ de pouce tous les clips qui étaient produits. J’arrivais là bas et je prenais une quinzaine de cassette avec sur chaque 20 clips avec du rock, de la country, de la dance etc et je notais tous les trucs de rap, Hijack, Hen G & Evil E, Ice T, tous les trucs Cold Chillin. C’était la banque de clips américains, de temps en temps on trouvait des perles, chez Polydor pareil j’ai fouillé leurs archives pour trouver le clip de « Planet Rock » de Bambaataa, avec un son plus audible, une autre fois c’était un concert de LL Cool J de 40 minutes. Personne dans les maisons de disque ne savait ce qu’ils avaient, ça n’a pas changé d’ailleurs. Jusqu’en 95 le rap dans les maisons de disques tout le monde s’en foutait. Quand Big Daddy Kane est passé en France les seuls disques qui étaient dans les bacs c’était des imports. Après avec les quotas il a fallu tourner du Français et c’est comme ça qu’on a fait les premiers clips Rapline avec d’abord les artistes qui étaient sur Rapattitude, EJM, Saï Saï, Daddy Yod et après les clips de groupes qui nous envoyaient leurs démos comme Assassin, Iam ou MC Solaar. On a tourné des tas de clips avant que ces artistes signent en maison de disque.

Ca se passait comment pour contacter les groupes français ?

C’était les groupes qui venaient vers nous parce que pour les artistes c’était un peu le désert de Gobi pour se faire connaître. Nous on regardait le courrier, on recevait des cassettes, on regardait autour de nous, une fille qui travaillait à la prod nous avait conseillé d’aller faire Gunshot à Londres. Notre premier gros voyage de presse c’était Kid Frost à Los Angeles, un vol avec escale, merci du cadeau, 35 heures de voyage ! Donc au fur et à mesure c’est devenu une vraie émission mais au niveau rap français il y avait des périodes de vache maigre. On était sensé passer un clip par semaine, sauf qu’en 1990-91 y a des semaine où il n’y a rien ! Je me rappelle qu’on recevait des démos, une fois on a reçu une cassette d’un groupe qui s’appelait le Iep Qui Up Posse, le pied qui pue en verlan… Une fois on a reçu une cassette avec une bio noir et blanc avec le slogan « le meilleur groupe de rap français », on rigole tous en se disant que les mecs ont un ego incroyable, et on écoute. C’était « Concept » d’Iam alors là en fait c’est vrai. C’était le coté génial du boulot. Il y avait les bonnes et les mauvaises surprises, les groupes qui veulent un clip à la Scarface alors je leur explique que je ne suis pas Brian De Palma, que je n’ai pas de 35mm, que nous ne sommes pas à Miami donc on va plutôt faire un clip à la Rapline !

Jamais les maisons de disques n’ont cherché à racheter vos clips ?

Non, c’est ce qu’on croyait nous aussi, mais ça ne se passait pas comme ça. On n’y connaissait rien à l’époque et par exemple nous on avait tourné le clip de « Bouge de là » avant que Solaar signe avec Polydor. On avait fait un travail mortel en noir et blanc, on avait refilmé l’écran et on avait fait une scénarisation de tous ses couplets, c’était simple mais super frais. Donc il signe, le morceau commence à tourner en radio et on se dit : super, ils vont sûrement nous racheter le clip. Tu parles ! Ils ont claqué trois cent mille balle pour faire un pauvre clip nul, avec un playback sur qui leur a coûté une fortune. C’est là qu’on a compris que les maisons de disques étaient dans un autre monde, ils préfèrent payer dix fois plus cher pour faire leur truc. Mais par contre les images ont été réutilisées mille fois. Le clip de « Traître » de Ministère AMER qu’est-ce qu’il a tourné ! Les deux seuls clips de Ministère AMER c’est les clips Rapline, « Traîtres » et « SOS ». On a produit une cinquantaine de clips en tout et le plus gros tournage ça devait être une journée. Non, en fait celui qui avait demandé la plus de boulot c’était le clip de Dee Nasty « Le temps qui passe » parce que le réalisateur était allé pendant plusieurs nuits filmer des horloges partout dans Paris, au musée d’Orsay, à Notre-Dame etc…

Il n’y avait pas de clips qui arrivaient tout fait ?

Si, ça a commencé au bout d’un an et demi d’émission, on a eu le clip de EJM alors qu’on en avait déjà tourné deux nous même « Renégat » et « Elément dangereux », le clip officiel de Solaar, le clip de Lionel D « Y a pas de problème ». Mais ça se comptait sur les doigts de la main gauche de Django Reinhart parce qu’à l’époque il y avait un artiste rap signé par major, donc très peu de clips. En fait l’émission s’est arrêtée au moment où ça décollait commercialement.

Et donc pourquoi ça s’est arrêté ?

La 6 ne voyait pas les choses comme ça. Leur slogan c’était la petite chaîne qui monte et l’idée c’était de se placer à l’avant-garde et d’utiliser les nouveaux mouvements pendant six mois ou un an. Au départ l’émission devait juste durer un été. Et après même quand le rap s’est développé c’était clair qu’aucune chaîne hertzienne n’avait l’intention de faire une émission sur cette musique. Rapline a existé grâce à M6 mais aussi malgré M6, tellement c’était pas grâce à leur volonté. On a eu pas mal de presse donc l’émission était bonne pour leur image. Il faut rappeler que la télé après minuit sur M6 ça ne fait aucune audience, il n’y avait pas de pub. A un moment le prix des 30 secondes dans notre émission c’était cinq mille francs, (800 euros), c’est rien ! On se disait dès fois qu’on pourrait se prendre un spot de pub dans notre émission. Dès fois à la place de la pub ils mettaient juste une bande annonce parce qu’il n’y avait pas d’annonceur. On passait en retard régulièrement de vingt minutes ou d’une demi-heure par rapport aux horaires prévus parce qu’on se tapait tous les retards de la journée et nous aussi on explosait les durées. On a fait une émission d’une heure vingt au lieu de cinquante deux minutes !

Et donc quand ça s’est arrêté tu n’as pas proposé d’aller faire la même chose ailleurs ?

A la 6 à un moment on m’a proposé une promotion, on m’a dit puisque ton émission marche bien on te propose d’arrêter Rapline et d’avoir une émission musicale le mercredi après-midi qui est donc devenue Faxo. La question n’était pas est-ce que tu préfères ça ou garder Rapline, c’était ça ou si tu veux pas : au revoir. Donc on est passés avec la même équipe à une émission plus généraliste où on couvrait Bashung, Souchon autant que NTM, Last Poets et tout le rock, la variét. Pour M6 c’était simple, Rapline s’arrête et à la place ils ont mit Rock Express pour dire que le Rock l’a emporté sur le rap. C’est normal ils sont pas là pour défendre une musique, ils sont là pour suivre le vent.

Economiquement l’émission était rentable ?

Ca coûtait rien. Tu sais tout était produit en interne, le matériel c’était le matériel de M6, les cadreurs touchaient leurs cachets, les salles de montages c’était M6, ça faisait juste tourner le matos, c’est pas comme maintenant où les boites de prod facturent tout. En audience on a fait la meilleure performance avec le spécial Janet Jackson et ça a fait 1 point d’audience, l’équivalent de 500 000 personnes. Ca paraît beaucoup mais en terme de télé c’est nul, ça n’existe pas. En presse c’est pas du tout pareil ! En règle générale la télé fabrique de l’amnésie, c’est à dire que si tu demande aux gens de te parler d’une émission qu’ils ont vu il y a deux semaines personne ne s’en souvient. Rapline par contre c’est gravé dans la rétine de ceux qui le regardaient. Encore aujourd’hui je rencontre des mecs qui me disent qu’ils ont toutes les émissions en VHS. C’était la secte. Le plus drôle c’est qu’à l’époque je rencontrais des gens qui me disaient « t’es un bouffon, tu passes que des clips de merde, la semaine dernière t’as passé ça que t’avais déjà passé il y a trois semaines ! » C’est incroyable le nombre de gens que j’ai vu qui trouvaient ça à chier mais qui regardaient toutes les semaines et qui connaissaient tout par cœur !

Après M6 tu es passé sur MCM où tu as encore fait une émission généraliste, ça te saoulait de te cantonner au hip-hop ?

Non, mais tu sais c’est comme quand tu quittes un appartement et tu te dis que tu vas le refiler à un pote, et là tu t’aperçois qu’il n’intéresse personne. Le rap à la télé c’est pareil, une émission sur le rap ça n’intéresse même pas les chaînes du câble. Le plus amusant c’est que le gens du milieu qui étaient tendus contre moi se sont dit quand j’ai arrêté « enfin il se casse, maintenant on va avoir un vrai truc ». Il y a des gens qui me prenaient pour un grand manipulateur, ils n’ont pas compris que derrière rien ne se passe. Trois ans après la fin de Rapline arrivent Iam et un million de disques vendus, Gyneco, Skyrock et toujours rien en télé ! L’économie de la télé est tellement complexe que les fans de musique sont surpris, mais personne n’a intérêt à faire une émission de rap à la télé. Déjà tu dis « musique » pour un directeur de chaîne c’est segmentant, alors « musique rap » c’est le ghetto du ghetto. Derrière la porte close il y en a une qui est encore mieux cadenassée ! J’ai très vite compris que ce ne serait pas remplacé, où alors sur le câble sans aucun budget. Et en réalité les petites chaînes c’est TF1 sans argent. Tu proposes un truc audacieux et on te répond qu’on cherche à faire un truc genre Nouvelle Star Academy. Les quelques vagues tentatives qu’il y a eu n’ont pas fait long feu.

Ton style tu l’as travaillé pour la télé ?

Non, pas du tout, ce n’est pas parce que j’étais blanc et bien habillé que j’ai été retenu. Ils auraient plutôt préféré quelqu’un d’un peu noir, mais pas trop, une belle nana en jogging ça leur aurait plu. D’ailleurs pour la petite histoire j’avais proposé Lady V pour faire des essais mais ça ne l’a pas fait. Ils ont essayé de me dire tu veux pas t’habiller un peu à la mode ? Mais moi en jogging je me sens ridicule, donc au contraire j’ai gardé mes chemises, mes cravates et mes costumes en lin.

Après tu t’es concentré sur la presse avec L’Affiche. L’économie de la presse était plus saine qu’à la télé ?

On est passé en kiosques en 1992 pour la sortie de Malcolm X avec Spike Lee en couv. On était en totale indépendance, au moins jusqu’à ce que les éditions La Rivière rachètent le titre. C’était très excitant même si financièrement ce n’était pas facile tous les jours. Par contre entre 1995 et 96 c’était la fête du slip tous les jours ! Il y avait du budget, la pub tombait, on pouvait s’amuser à faire des posters, des triptyques, de l’affichage dans le métro, mais très vite on est revenu à une période où les mecs pleuraient pour vendre une page au rabais pendant le bouclage.

Cette dépendance de la presse par rapport aux maisons de disques est inévitable ?

Oui, parce que tout est lié. On a eu la chance de connaître un passage où chaque mois quatre maisons de disques étaient prêtes à payer pour avoir un gros sujet, là c’est le luxe, tu peux faire ce que tu as envie tout en ayant la thune ! Un magazine c’est un équilibre, sur 12 numéros par an si tu gères bien tu sais qu’il y a un ou deux numéros où tu peux faire une couv où tu sais que tu vendras moins parce que tu peux te rattraper le mois suivant. Comme à l’époque de Radikal quand on a fait une couv’ de Rakim alors qu’il n’avait pas d’actualité, avec une photo noir et blanc c’est un peu le « suicide » mais on est content de l’avoir fait, même si on s’est pris une bonne banane ! Ca vend moins que quand tu fais un groupe français.

Aujourd’hui il y a de moins en moins de magazine hip-hop, ça te semble un retour à la normal ?

Ca ne me fait pas plaisir parce que j’aime le papier, mais il me semble clair que les deux derniers magazines vont disparaître. Mathématiquement ça ne peut que disparaître. Peut-être qu’il en restera un, maintenant même les passionnés ils font un site. Parle avec un gamin de quinze ans, acheter un magazine dans un kiosque ou un Relay ? Ils ne savent même pas de quoi tu leur parles. C’est comme acheter un disque. Ils ont un ipod avec des leurs sons ça leur va très bien. Ils veulent de l’information, ils ne vont pas sortir pour acheter un magazine qui sort le 5 du mois pour lire des infos qu’ils ont lu il y a trois semaines sur internet ? Moi je préfère, mais c’est une question de génération. Moi quand je suis arrivé dans la musique, il n’y avait que la presse pour apprendre des trucs. Aujourd’hui tu n’as pas besoin de sortir de ta chambre. C’est ni mieux, ni moins bien, c’est une autre époque où la place du magazine est seulement décorative, mathématiquement ça ne peut que baisser.

Tu as eu des chroniques qui t’ont valu des relations tendues avec des artistes ?

Assez peu, mais il y en a eu une qui m’a fait mourir de rire, c’était Bambi Cruz ! Il avait fait « Homme-objet », un single super mauvais, il était signé chez East-West, il avait Solaar derrière lui, il avait tout servi sur un plateau. Je n’ai jamais aimé défoncer pour défoncer, j’ai de la sympathie pour cette musique et la plupart de ceux qui la font. Alors un mec qui met ses tripes pour sortir un maxi, je respecte, même si je n’aime pas. Là c’était abusé donc je le défonce en rigolant. Après je vais au concert de Solaar et le frère de Bambi Cruz vient me voir, il me prend par l’épaule genre « viens faut qu’on parle ». Là il me sort que j’ai sali le nom de sa famille, il part dans des trucs, c’était drôle…

Sinon on a eu un problème mais pas par rapport à une chronique, c’était par rapport à un article sur Westside Connection où la journaliste au début fait une référence aux Bosquets « Ici c’est les palmiers à perte de vue, à faire rêver les gosses des Bosquets ». Il y a quinze mecs des Bosquets qui ont feuilleté le magazine au Relay des Halles, donc aux pieds des bureaux qui étaient à Etienne Marcel. Je vois débarquer cinq ou six masses bien énervées, dont un pas loin de me donner un bourre-pif : « enculé, t’as mal parlé des Bosquets ». Ils m’ont pas tapé, mais on a discuté et ça s’est un peu calmé, les mecs étaient chauds mais ils sont repartis. C’est toujours sur les articles où tu t’y attends le moins. Quand on écrit des critiques négatives il faut que ce soit structuré, je n’ai jamais voulu rentrer dans des histoires de rivalité. Je n’ai jamais choisi entre NTM et Iam par exemple, les deux ont leur intérêt. C’est un milieu très sensible donc on sait qu’on a une responsabilité. On s’est permis des vannes sur Réciprok, que j’ai croisé après sur un Taratata et ils m’ont quasiment ressorti tout l’article de tête ! Une fois c’était spécial aussi il y a eu un problème avec Raggasonic mais je ne l’ai su que des années après. On avait fait la couv’ avec eux pour un numéro d’été et dans l’interview la journaliste lui demande c’est quoi les cicatrices que tu as sur le bras ? Il répond c’est pas bien de taper les femmes et moi chaque fois que j’ai tapé ma femme je me suis fait une entaille… et surtout à un moment Big Red parle des Antilles, et il dit Dieu sait que j’aime pas les Antillais, c’est des Bounty. Ils font une tournée aux Antilles après et ils se sont fait engueuler, toutes les radios étaient contre eux ! Pour moi c’était un super papier ! Une bonne interview avec de la substance, parce que souvent les interviews c’est à fond la langue de bois. Et pour le coup ils ont appris à la manier après ça !

Tu écris souvent des bios pour des artistes, c’est pas difficile après de garder une objectivité sur leur disque ?

C’est un peu le piège. Je ne te cache pas que parfois je sentais bien que dans la tête du mec qui me le proposait il se disait si je fais la bio L’Affiche fera un bon papier. Je n’en ai pas refusé souvent, mais il faut avoir un minimum d’empathie avec le disque en question. J’ai rarement écrit une bio pour un disque que je trouvais naze.

T’aurais pas accepté la bio du disque de Bambi Cruz ?

Non ! Ce que je trouve limite c’est d’être manager d’un groupe et continuer à écrire dans un magazine.

Dans ta carrière tu as souvent eu l’occasion de faire un vrai travail d’investigation ou de sortir des infos qui ne sont pas juste de la promo ?

Ca peut arriver, mais c’est vrai que c’est rare. On a fait des reportages où on a été envoyé en Jamaïque ou une semaine au Pakistan pour une interview de Nusrat Fateh Ali Khan, même si techniquement c’est de la promo et que le voyage est payé par les maisons de disques, on en profite pour faire d’autres reportages autour. C’est plus excitant que vingt minutes de conférence de presse dans un hôtel parisien. C’est sur que dans le journalisme musical c’est plus lié à la promo et aux voyages de presse que dans la politique ou les faits divers. C’est pas pareil que quand on te dit « tu veux aller faire Redman à New-York ? ». Pourtant ça peut être épique d’aller interviewer Redman !

Mais si tu as un scoop un peu dérangeant sur un groupe, tu le sors ou pas ?

Genre qui fait l’homme et qui fait la femme dans NTM ?

Non, mais si tu apprends que Joey Starr n’écrit pas lui même ses textes, tu l’écrirais dans ton magazine ?

En général quand je sais quelque chose, je le publie, mais si j’apprends l’homosexualité d’un rappeur hardcore, je n’en parlerai pas. Une fois on avait fait une news sur la collaboration de NTM et Nas, le journaliste qui était sur le tournage du clip avait écrit que c’était clairement une histoire de biz plutôt qu’une rencontre entre artistes. Ca m’a valu un an de mise à l’amende de NTM, j’avais plus droit aux interviews, alors que pourtant je les ai soutenus pendant des années. Le rap français c’est un peu le système de bonus/malus comme dans les assurances, tu roules cinq ans sans problème, t’as un demi-point de bonus et quand tu te fait percuter le feu arrière et que c’est pas de ta faute : 3 ans de malus. La news se terminait par « chacun sa millfa, chacun ses contrats ». Avec le temps c’est passé, mais sur le coup c’était genre t’aimes pas ce qu’on fait. Comme on dit : si ça marche c’est grâce à l’artiste et si ça marche pas c’est à cause des maisons de disques et des médias.

En parlant de NTM, je me souviens de la première couv’ que L’Affiche avait fait sur NTM à l’époque du premier maxi, tu avais envoyé une journaliste qui commence son papier en disant qu’elle n’aimait pas le rap !

Oui absolument, c’était Valérie. C’était notre côté contre-programmation. Moi je les avais déjà interviewé et à l’époque il n’y avait pas de journalistes qui aimaient le rap. En 1990 personne n’aimait le rap, à part ceux qui en faisaient. Tout était à faire. Même maintenant le journaliste rap on ne peut pas dire qu’il se soit développé comme la presse rock qui a donné des auteurs, scénaristes, romanciers… Il y a des journalistes qui écrivent bien, mais l’équivalent de Lester Bang ou Nick Kent je ne le vois pas. Je pensais qu’il y aurait plein de gens qui arriveraient derrière moi, mais toujours rien.

T’es pas surpris quand une chaîne de télé vient te voir pour t’interviewer dès qu’un rappeur va en prison ?

Non, déjà moi ça me fait plaisir, et puis les gens ont capté que je parle correctement, je sais faire une synthèse, je dis pas « t’as vu ». C’est mieux qu’à une époque où on appelait les rappeurs que quand les voitures brûlaient. Personne n’a oublié Eric Raoult-NTM « Combien vous redonnez à votre cité sur ce que vous gagnez avec les disques ! » Et leur rencontre avec Alliot-Marie ! C’est moi qui les avais fait venir, c’était dans Zone Interdite en direct sur M6 et Patrick de Carolis m’avait demandé conseil. Je lui avais dit, ce ne sont pas des anges mais ils savent se tenir et ils feront le spectacle. « Toi avec ton bridge »… Inoubliable !

Inoubliable aussi, Solo qui te sort « En tant que présentateur d’une émission de rap ça vous dérange pas de porter une cravate » !

Ah ça faisait un an que je faisais l’émission et cette question je l’entendais tous les jours. Solo pensait qu’il allait me décontenancer avec cette question, j’avais ma réponse toute prête en 45 secondes. La télé c’est la gestion du temps.

Tu travailles sur quoi en ce moment ?

Je fais une biographie de Nino Ferrer qui sort bientôt pour les dix ans de sa mort, en août. Ca me change un peu, c’est un personnage assez fascinant, ça m’amène à rencontrer pas mal de gens différents comme Slim Pezin qui a joué aussi bien sur les disques de Nino Ferrer que Bisso Na Bisso ou Manu Dibango. Ensuite à la rentrée j’ai une bio sur laquelle je travaille depuis deux qui est sous forme de conversation avec un ami qui est Boris Bergman qui écrit pour Bashung. Le troisième c’est « 100 BO essentielles » que je fais avec Christophe Geudin qui est rédacteur en chef de Keyboard Recording. Sinon à moyen terme, je n’ai pas encore d’éditeur mais je travaille sur un projet ambitieux de vrai gros bouquin sur le rap français, parce qu’il n’y a jamais eu de vrai livre sur le sujet. Là il y Thomas Blondeau qui sort « Combat Rap 2 » qui est une série d’entretiens avec des français. Le problème c’est qu’il n’y a pas de journaliste qui ait suivi le truc depuis longtemps pour le faire. Les « 100 albums Essentiels du Rap » ça a bien marché, on a du en vendre 4000, ce qui est pas mal pour un livre qui coûte ce prix là. On a franchit un cap depuis « Paris Sous Les Bombes » la nostalgie existe dans le rap, d’ici 15 ans on verra l’équivalent rap des plateaux années 80 de Desireless. Maintenant il y a des adultes qui s’intéressent au rap parce que leurs enfants en écoutent.

Le rap suscite toujours le même intérêt pour toi ?

C’est sûr qu’il y a plus de distanciation que par rapport à l’époque 90 où je faisais une émission hebdo et un mag mensuel pendant que chaque groupe qui sortait un album redéfinissait le genre, que ce soit le premier NTM, Iam avec « Concept », « Planète Mars », LL Cool J, Public Enemy… il y a un côté âge d’or indéniable. Maintenant il y a plus d’artistes, plus de production, avec la quantité vient une certaine uniformité. Dans chaque cage d’escalier tu as dix groupes qui disent que Sarkozy c’est un enculé et que la société nous nique. La pensée unique est très présente dans le rap, encore plus dans le rap Français. J’écoute plus de rap Français qu’à l’époque de Radikal. Ca ne me manque pas d’avoir à écouter chaque jour quatre ou cinq albums et maxi de rap indé.

Des nouvelles de Doc Gynéco ?

Oui, il vient de finir son album, qui comme on le sait est produit par Pierre Sarkozy alias Mosley, avec un featuring de Johnny Hallyday. Je suis assez fan, comme tu le sais, et je pense que c’est son meilleur album depuis « Première Consultation ».

Et tu penses que le contexte fait que …

Personne l’écoutera. A un moment on peut ne pas être d’accord avec son soutien à Sarkozy, dans un monde idéal ce serait séparé de la qualité de son disque, mais en France la messe est déjà dite et personne ne l’écoutera. Mais bon, je ne suis pas sûr que le fait que James Brown ait voté Nixon en 1972 en ait fait un moins bon artiste.

Cela dit, James Brown n’est pas allé jusqu’à écrire un livre pour soutenir Nixon.

C’est vrai. Mais le livre de Bruno personne ne l’a lu ! Sauf moi !!

Tu l’as lu ou tu l’as écrit ?

Ah, ah ! Là ce n’est pas moi qui ai fait le nègre. Mais son livre n’est pas bon, il y a dix pages intéressantes sur 200.

C’est quoi tes relations avec Gyneco ?

Bah c’est un pote, à un moment on était vraiment tout le temps fourrés ensemble. C’est un mec intelligent, fascinant, qui a une analyse comportementale fascinante. Il m’a toujours surpris. Egalement quand il a soutenu la campagne de Sarkozy.

Ca lui a pris du jour au lendemain ou tu le sentais venir ?

Ca faisait un moment qu’il était pas d’accord avec le coté systématiquement racailleux. Tu sais, c’est un Antillais, il trouve ça pas bien de faire du mal aux vieilles dames et de taper les vieux…

Euh, y a pas que les Antillais qui pensent que c’est pas bien !

Oui, mais lui a un côté très moral, il est franchement gêné par le tournant que prend le rap, j’te braque même pour du toc etc. Il a jamais flirté avec la violence, pourtant il vient pas d’un milieu tendre. Symboliquement s’il se lance là dedans c’est pour couper les ponts avec le rap, Booba etc. Pour couper les ponts là il est allé super loin !

Tu étais son manager à un moment ?

Oui, mais manager avec un nez rouge, j’ai jamais lu un contrat ou géré une tournée. Le seul truc que j’ai signé c’est sa participation à Nice People, j’ai négocié avec Alexia Laroche-Joubert. Je me suis beaucoup occupé de lui au niveau promo au moment de l’album « Solitaire ».

Il y a beaucoup d’artistes avec qui tu as lié une amitié ?

J’ai des potes mais ami, j’ai vraiment que Gynéco. Je suis pote avec Oxmo, il y en a plein que je vois régulièrement, mais c’est une chose dont je me suis méfié, moins maintenant, mais je ne suis pas Laurent Boyer. Si t’es pote, ton album est forcément mortel. Il y en a assez peu avec qui je suis ami.

La presse c’est fini pour toi ? Tu n’aimerais pas faire des piges dans Libé ou Le Monde ?

Soyons sérieux…

La place chez Libé n’est pas prise par une spécialiste…

Chacun son avis sur Stéphanie Binet. Moi qui l’ai fait commencer dans la presse j’aurais des choses à dire. Libé c’est devenu n’importe quoi, surtout les pages culture. Là je pige dans VSD, Rock & Folk et Continental, un magazine Africain. Mais l’aventure de la presse avec un impact réel c’est fini. Le Net se développe mais je ne peux pas me permettre d’écrire pour 20 euros dix feuillets. J’aime la musique mais à un moment l’écriture c’est aussi mon métier. Je peux le faire pour un artiste indé que j’aime bien ou un coup de main, mais je ne peux pas descendre en dessous de 30 euros le feuillet, ce qui est déjà limite. J’ai une famille, je mange trois fois par jour, faut vivre !


Interview SLurg.
Photos Olivier Cachin avec Kool Keith, Boo Yaa Tribe et Mary J. Blige